21.11.2008

dernier chapitre

Dès que possible, Simon appela Andie sur son portable.

-         Emballe tout, lui dit-il rapidement. On s’en va.

-         Comment ? Mais…

-         Salinas est mort. Tu n’as plus de raison de rester à New-York. Maintenant dépêche-toi. On n’a pas beaucoup de temps.

Stupéfaite, elle ferma son téléphone. Ainsi Rafael était mort. Et c’était Simon qui l’avait tué. L’esprit brumeux, elle rangea ses affaires dans la valise. Cela ne prit que quelques minutes.

Simon apparut devant la porte une demi-heure après. L’expression fermée de son visage empêcha Andie de lui poser des questions. Il saisit les deux valises et elle le suivit, les yeux tristes.

Deux heures après, ils embarquaient dans un petit aéroport privé du New-Jersey, et Simon prit le siège du pilote. Andie n’était encore jamais montée à bord d’un petit avion. Elle n’aima pas cela. Figée d’horreur, elle s’agrippa des deux mains au rebord de son siège comme pour empêcher l’avion de se désintégrer. Le soleil était à deux heures sur l’horizon, ce qui indiquait qu’ils volaient sud-ouest.

Au fur et à mesure que le temps passait sans que l’avion s’écrase, la terreur d’Andie se relâcha. Elle se risqua à demander :

-         Où allons-nous ?

-         Au Mexique. Et le plus vite possible.

Elle digéra l’idée. En regardant son visage de pierre, elle sentit qu’il n’était pas en colère contre elle mais il s’était enfermé en lui-même. Elle n’arrivait plus à l’atteindre.

-         Je n’ai pas de passeport, dit-elle au bout d’un moment.

-         Si, répondit-il. Il est dans mon sac.

Le silence retomba, si intense qu’elle ne tenta pas de le rompre quand il dut atterrir pour refaire le plein. La vie qu’elle avait connue était derrière elle. Ils pourraient jamais revenir. Simon serait recherché pour meurtre, et jamais elle n’accepterait qu’il puisse être jugé. Il avait agi pour elle. Elle ne le laisserait pas faire un sacrifice de plus. Il ne risquerait pas une seule minute de liberté, à aucun prix.

A aucun prix.

 

 

-         Vous n’allez pas le croire ! grogna le technicien en pivotant sur sa chaise. La caméra est naze.

-         Comment ? s’écria Jackson en le regardant furieux et suspicieux à la fois. Vous êtes en train de prétendre que la seule putain de caméra dont nous avons besoin dans toute la ville est naze et que personne ne l’a remarqué ? Vous vous foutez de moi ? Comment peut-on ne pas remarquer un putain d’écran noir ?

-         Parce que le putain d’écran n’était pas noir justement, répondit le technicien d’un ton extrêmement ennuyé. Et ne m’emmerdez pas mon pote – il fit à nouveau pivoter sa chaise et pianota frénétiquement sur les commandes. Venez voir par vous-même. Là ! dit-il en pointant sur l’écran.

 Jackson regarda un moment des images en noir et blanc d’inconnus qui déambulaient dans la rue. Il se força à réfréner son impatience. Braquer ce type n’apporterait rien. D’ailleurs, selon lui, celui qui avait descendu Salinas méritait une médaille. Il devait mener son enquête, mais n’en ferait pas une affaire personnelle non plus.

-         C’est bien la caméra en question ?

-         Ouais.

-         Elle m’a l’air de marcher parfaitement, dit Jackson en réprimant du mieux qu’il pouvait son intonation sarcastique.

-         C’est parce que vous ne faites pas attention, agent spécial, dit le technicien – qui maniait le sarcasme était bien que Jackson. C’est là. Vous voyez ce type qui lâche sa sacoche ?

Le technicien arrêta le film, revint en arrière et le remit en route. Jackson vit un corpulent homme d’affaires essayant de tenir à la fois un verre, un hot-dog et une lourde sacoche sans cesser de marcher. Quand tout se mit à glisser, il s’accrocha au verre et au sandwiche mais la sacoche s’étala à ses pieds, répandant son contenu sur le trottoir. Sans paroles, la scène était assez comique.

-         J’ai vu, dit Jackson. Et alors ?

-         Regardez encore. Je vais vous le passer en accéléré.

Le technicien tapota une commande et les personnages sur l’écran se mirent à avancer de façon saccadée comme des fourmis industrieuses. Au bout de dix secondes, il revint en vitesse normale et aussitôt l’homme d’affaires apparut, sa sacoche à la main…

-         Merde ! dit Jackson. Merde de merde. La caméra est en boucle.

-         Voilà, c’est une putain de boucle. Quelqu’un est rentré dans le système, a piqué la bande, l’a mise en boucle et l’a renvoyée. Et personne n’a rien remarqué. Celui qui a fait ça est sacrément doué, c’est tout ce que je peux dire.

-         Merci pour votre aide, dit Cotton en jetant à Jackson un regard étrange. Monsieur… ?

-         Jensen, répondit le technicien. Scottie Jensen.

-         Mr Jensen, nous reviendrons vous voir s’il y a d’autres questions mais j’imagine qu’en attendant, vous avez du pain sur la planche pour remettre en route vos appareils.

-         Ça c’est sûr, dit Scottie Jensen d’un ton rogue.

Jackson s’étonna du calme de Cotton devant un problème qui aurait sans nul doute nécessité une enquête approfondie. Pourtant, il masqua vite sa réaction. Tandis qu’ils revenaient à leur voiture, un regard pensif remplaça peu à peu sa surprise.

Il venait de penser à quelque chose – à quelque chose d’inouï. Le Rick Cotton qu’il connaissait était l’un des hommes les plus rigoureux qu’il ait connus, un esclave des procédures. Jackson n’avait aucune preuve, et s’il énonçait à voix haute ses soupçons au Bureau, on lui rirait au nez. Mais son instinct s’était éveillé, et il ne se taisait pas.

Il ne posa aucune question – pas encore. Même après être revenu à Federal Plaza, il garda le silence en remplissant la paperasserie nécessaire. Les détails tournaient et retournaient dans sa tête, les nuances des expressions qu’il avait saisies, le temps imparti. Tout collait. Rien ne serait jamais prouvable – d’ailleurs il ne savait pas s’il souhaitait le prouver – mais soudain il sut ce qui s’était passé.

Et sut que Cotton le savait aussi.

Il attendit encore. Cotton était rentré chez lui, retrouver sa femme. Jackson dîna seul en ville, puis marcha sans but, regardant d’un œil vif les lumières et les passants. Il y avait toujours quelque chose de neuf à découvrir – sur les gens ou les choses. Plus on s’approchait des gens, plus on en découvrait sur eux.

Il prit enfin sa décision et ouvrit son téléphone. Dès qu’il entendit Cotton décrocher, il lui dit :

-         C’est lui, n’est-ce pas ? Il l’a fait. Et vous saviez qu’il le ferait.

Cotton resta silencieux un moment, puis répondit calmement.

-         Mais de quoi parlez-vous ?

Jackson coupa l’appel. Il n’avait rien à ajouter. Il marcha encore un moment, les mains dans les poches. La nuit s’était bien rafraichie mais il avait besoin d’ordonner ses idées et marcher l’aidait.

D’abord, qu’allait-il faire de ce qu’il savait ? Allait-il en parler ? La réponse immédiate résonna dans sa tête : « Sûrement pas ! » Il ne pouvait rien prouver, même s’il l’avait voulu – ce qui n’était pas le cas. Selon lui, celui qui avait descendu Salinas méritait une médaille, pas une accusation. Il l’avait fait pour protéger la femme qu’il l’aimait et c’était un motif plutôt noble.

Dès que l’homme avait fait irruption, pendant la rencontre, Cotton l’avait deviné. Le vieux briscard avait réagi d’instinct, et mis le feu aux poudres en prétendant que le FBI pouvait accepter un appât. C’était de la foutaise. Jackson savait que jamais cette option n’aurait pu être envisagée. La seule façon de utiliser Drea contre Salinas aurait été qu’il devienne fou et la tue lui-même – et l’homme de la terrasse le savait aussi. Alors, il avait réglé lui-même le problème.

Comment Cotton avait-il su cet homme capable d’une telle chose ? Tuer est simple sur le papier – mais exécuter un homme aussi protégé que Salinas nécessitait un courage à toute épreuve. Tout avait été parfaitement minuté et exécuté. Les enquêteurs n’avaient pas une empreinte, pas un signalement, pas un témoin. Rien. Même pas un nom. Depuis le premier jour, l’homme de la terrasse n’était qu’un fantôme. Pourtant Cotton avait senti son potentiel. Et, en quelques mots au cours de ce bref – très bref – rendez-vous, il avait conçu un plan et dirigé une arme fatale droit sur Salinas.

Rick Cotton dépassé toutes ses performances habituelles et Jackson ne pouvait que saluer : « Beau boulot ! » murmura-t-il à la nuit.

 

 

Rick Cotton dormit parfaitement bien cette nuit-là. Il allait bientôt prendre sa retraite après une longue et honorable carrière. Il n’avait jamais rien accompli de très remarquable, sauf cette fois-ci et il ne regrettait rien. Il comptait même aller un peu plus loin et s’assurer que l’enquête s’enlise. Ces deux-là méritaient leur chance d’être heureux. Il ferait de son mieux pour qu’ils en aient la possibilité.

Il y avait parfois une différence entre la loi et la justice. Selon lui, la justice était plus importante que la loi. Juste avant de s’endormir, il eut une dernière pensée qui prouvait la vérité de ses dires : il ne travaillait pas pour le ministère de la Loi, mais pour le ministère de la Justice. Selon lui, la justice avait été bien servie.

 

 

Les derniers jours avaient été tendus, comme s’ils ne savaient pas comment réagir l’un envers l’autre. Andie supposait que c’était le cas. D’abord, malgré une intimité étrange, leur relation avait été marquée par le drame, la passion et la douleur. Ensuite, ils étaient étranger l’un à l’autre, et seul le temps y remédierait. Donc, ils s’étudiaient, sachant qu’un problème restait en suspens entre eux, sans en parler.

Andie ne savait pas ce qu’il pensait, ni ce qu’il ressentait. C’était un homme de réservé – la litote du siècle – mais depuis leur départ de New-York, il s’était émotionnellement enfermé en lui-même.

Andie souffrait d’être près de lui sans pouvoir le toucher, mais ne pas être près de lui serait pire encore. Oh, physiquement, elle pouvait le toucher, il ne la repoussait jamais, mais il gardait levée une barrière mentale, comme cette toute première fois où il l’avait aimée. Elle avait désespérément tenté de l’atteindre alors, et elle avait échoué.

Elle le connaissait mieux désormais, elle savait qu’elle n’avait rien à craindre de lui – tout au contraire. Cet homme se mettrait toujours sans la moindre hésitation entre elle et le danger.

Un après-midi, elle le trouva immobile et solitaire, l’épaule appuyée contre le rebord de la porte, fixant la mer. Son cœur se serra pour lui. Il était si seul. Il avait voulu la protéger malgré elle, et cela l’avait rendu encore plus seul. La blâmait-il pour l’avoir obligé à rompre son serment, pour avoir tué Salinas ?

Elle savait qu’elle souffrirait si on la forçait à agir de façon à l’empêcher de retrouver cet endroit merveilleux où elle avait connu la joie et la paix. Elle serait amère, et triste, et solitaire, comme si plus rien ne valait la peine de continuer. Etait-ce qu’il vivait actuellement ?

Elle fixait son dos, essayant de lire son humeur, de ressentir ses émotions mais elle l’aimait tant qu’il était devenu une part d’elle-même. Elle n’avait aucune vision le concernant.

En contrejour, elle le distinguait mal. Il était nimbé d’une lumière qui rendait transparente sa chemise blanche, laissant transparaître les muscles longs et durs de son dos. Elle le fixa, éperdue d’amour, jusqu’à ce que le sang se draine de sa tête et que le monde disparaisse autour d’elle – ne laissant plus que lui et la lumière.

Il s’était déjà tenu ainsi entre elle et la mort autrefois, projetant sur elle sa douleur et son amour, envoyant peut-être un appel en sa faveur. Elle avait aimé et été aimée. Bien que son amour maternel ait été le seul évoqué, l’amour de Simon avait également compté.

Ils étaient liés. Ce que faisait l’un affectait l’autre. Elle n’aurait jamais cru être tombée amoureuse de lui dès la toute première fois, mais la vérité est que le lien entre eux existait déjà – et ce sentiment l’avait terrifiée. Elle l’avait reconnu à un niveau intime, primaire, moléculaire sans doute, qui défiait toute logique. Elle avait été terrifiée d’aimer à nouveau. Sans cet amour, aurait-elle pu revenir ?

Et lui, le protégeait-elle aussi, était-il marqué du même sceau ? Lui aussi aimait et était aimé. Quelle différence cela ferait-il au final ? Déjà, elle savait qu’il avait changé. L’amour était un envahisseur sournois qui prenait de plus en plus de place, s’étalait, grandissait. C’est par amour qu’il avait renoncé son ancienne vie. C’est par amour qu’il avait tenté – un effort titanesque pour lui – de s’ouvrir à elle, de l’accueillir dans son monde clos. Il était plus à l’aise seul mais pour elle il avait consenti à s’exposer, à se rendre vulnérable.

C’est par amour qu’il avait tué à nouveau. Pour elle – pour qu’il soit celui qui paye – pour qu’elle soit exemptée.

Elle n’avait pas émis le moindre son – ni halètement, ni sanglot  – mais, bien entendu, il l’avait sue derrière lui dès qu’elle était entrée dans la pièce. Elle n’avait pas cherché à se faufiler et la maison était petite. Il était habitué à rester aux aguets et savait toujours exactement où elle se trouvait. D’un seul coup, il se retourna, tous muscles tendus. La sachant bouleversée, il cherchait à identifier la cause de sa peur. Quand il la vit chanceler, le visage livide, il avança vers elle et la prit dans ses bras.

-         Qu’y a-t-il ? Tu es malade ?

En parlant, il la souleva de terre et la serra contre lui. D’un seul coup, il n’y avait plus de distance entre eux, plus de réserve dans ces yeux sombres qui pouvaient être si froids.

-         Non, je vais bien, répondit-elle en passant ses bras autour de son cou pour le serrer contre elle. Je t’aime tant, Simon Goodnight ou Simon Smith – Simon Jones – Simon Brown – quel que soit ton nom, je t’aime.

Lorsque ses bras se resserrèrent autour d’elle, elle sut que son fardeau s’allégeait un peu.

-         Vraiment ? Même si mon vrai nom était Clarence, Homer ou Percy ?

-         Quelle horreur ! dit-elle juste pour le taquiner – et il eut soudain l’un de ses rares sourires. Je vais devoir y repenser.

-         Cross, dit-il si simplement que durant une courte seconde, elle ne comprit pas la vraie signification de ce qu’il avait dit.

-         Cross ? C’est pour de vrai ? Juré craché ?

-         Juré craché.

-         Merci, dit-elle en frottant sa joue contre son épaule – elle se sentait étourdie devant l’incroyable confiance que représentait pour lui un tel aveu. Tu peux me reposer, tu sais. Je vais bien.

-         Tu semblais prête à t’évanouir.

-         Non. Mais tu sais comment ça secoue parfois. L’amour est si fort qu’il en est presque douloureux. J’ai eu du mal à respirer.

Elle pressa ses lèvres dans son cou, juste sous sa mâchoire, adorant l’odeur et la sensation de sa peau, et le battement chaud de sa vie.

Il enleva le bras qui lui tenait les jambes, la laissant doucement glisser contre lui, puis il resserra son étreinte et pencha la tête pour l’embrasser. Tendue contre lui, elle répondit à son baiser avec ardeur, les mains autour de son cou, caressant ses cheveux. Elle sentit son érection pousser contre son ventre et un chaud mélange de passion et d’anticipation enfla en elle. Ils avaient dormi ensemble depuis leur arrivée, mais sans faire l’amour. Elle n’avait pas osé franchir le mur qu’il avait dressé entre eux.

Elle pouvait le franchir maintenant. Il était là, dans ses bras. Elle fit glisser ses mains de son cou à sa poitrine, puis à son ventre. Lentement, elle dégrafa son jeans et inséra ses doigts. Elle le trouva déjà au garde-à-vous. Sifflotant d’appréciation, elle le prit à deux mains, lui arrachant un son guttural et un frémissement qui l’ébranla tout entier. Il la reprit brusquement dans ses bras et marmonna :

-         Le lit ou de canapé ?

-         Le lit !

Elle avait besoin de place pour exprimer tout ce qu’elle ressentait.

Il l’emporta donc dans leur petite chambre ensoleillée et la jeta sur le grand lit qui prenait presque toute la place. Elle se mit à rire et essaya d’enlever son jeans alors qu’elle rebondissait encore. Il arracha sa chemise et s’extirpa de son jeans, puis se pencha pour l’aider.

Elle ne portait pas grand chose sur elle. La chaleur était trop intense. Il lui ôta son haut et prit ses seins à deux mains. « Ils sont adorables » dit-il, caressant du pouce les pointes déjà érigées. Andie se cambra.

Grace à lui, sous son regard avide qui la dévorait, elle se sentait adorable. Elle ne s’était jamais sentie adorable auparavant. Même quand son miroir confirmait une plastique sans défaut, elle se sentait onéreuse – et pourtant sans valeur. Mais sous les mains de l’homme qu’elle aimait, sous la tendresse qu’il lui manifestait, elle se sentait précieuse au delà de tout – et elle sentait adorable.

Il lui écarta les jambes et elle soupira de plaisir. Certaines fois, elle aimait les préliminaires, et à d’autres elle vibrait sous l’urgence avec laquelle il la prenait, la pression qui ouvrait son corps à l’invasion, la notion de lente appartenance. Ses jambes se resserrèrent autour de lui, puis elle leva ses hanches pour mieux l’accueillir, le prendre en entier.

Magique. L’amour avec lui avait toujours été une expérience unique, depuis la première fois. Son corps vibrait déjà de plaisir, d’une joie infinie qui allait au delà du simple contact physique. Avec lui et lui seul, elle avait abandonné sa coquille protectrice. L’amour changeait tout. Déjà, elle s’envolait vers une jouissance rapide et gémit, écartelée. Il la tint serrée tandis qu’elle tremblait sous lui, puis son orgasme déclencha le sien et il se cabra violemment.

Repus, ils somnolèrent un moment. En s’éveillant, Andie réalisa que Simon n’avait pas mis de préservatif. Avec un autre, l’oubli aurait été involontaire mais lui ne faisait jamais d’erreurs. Elle se demanda s’il espérait avoir des enfants avec elle. Des enfants ! – son cœur se serra. Certaines douleurs ne s’oublient jamais complètement.

-         Je ne peux pas avoir d’enfant, lui annonça-t-elle brusquement.

Elle posa son bras sur son visage pour se cacher, pour ne pas affronter son regard et peut-être sa déception.

-         Moi non plus, répondit-il calmement.

Sidérée, elle resta figée quelques secondes, se demandant si elle avait bien compris. Puis elle lui jeta un coup d’œil de dessous son bras. Il la regardait avec une sorte de soulagement au fond des yeux.

-         J’ai fait faire une vasectomie il y a quelques années. J’ai pensé qu’il n’était pas indispensable que je transmette mes gènes.

Il avait probablement raison, pensa Andie. Et elle se mit à pleurer. Pourquoi cet homme réussissait-il à la faire pleurer alors que personne d’autre n’y était jamais parvenu ? Elle avait à nouveau de cœur serré en l’imaginant analyser calmement la situation et prendre la précaution de protéger le monde de sa progéniture – qui aurait pu avoir ses capacités létales sans la modération de sa froide réflexion.

-         Moi, j’ai eu une hystérectomie à quinze ans, dit-elle.

Elle se leva et alla chercher de quoi se moucher dans la salle de bains. Elle se rinça aussi, puis revint dans la chambre avec un linge mouillé qu’elle lui tendit.

-         Mes gènes ne valent pas grand chose non plus, tu sais, dit-elle en reniflant encore un peu. Il a fallu un miracle pour attirer mon attention et on ne peut pas dire que ça arrive souvent.

-         Probablement une seule fois dans toute une vie, dit Simon avec un sourire inattendu. Mais j’ai eu le mien… avec toi.

Elle se recoucha près de lui, posa sa tête sur son épaule et sa main sur sa poitrine. Elle aimait sentir le sourd battement de son cœur – elle se sentait à l’abri. Sa proximité lui faisait toujours un bien fou. Elle espérait avoir le même effet sur lui. Ce serait très injuste qu’elle soit celle qui prenne et lui celui qui donne.

-         Je n’espère pas grand chose, murmura-t-il en fixant le plafond tout en caressant ses cheveux, au final, je veux dire. Si le remords est exigé pour être sauvé, j’aurai un problème. Je ne pense pas y arriver. Tout ce que je peux offrir est… la réparation sans doute, sous différentes formes. Je peux offrir la modération – du moins si tu n’es pas en danger, parce que sinon ça ne tient plus – mais je n’ai pas de remords. Certaines personnes ne méritaient pas de vivre. J’ai fait ce qui devait être fait. Aussi… cette vie avec toi est probablement tout ce que j’aurai. Mais c’est assez, mon cœur, c’est même plus qu’assez.

Bouleversée, Andie sentit ces foutues larmes revenir et lui sourit avec une tendresse rayonnante. Puis elle se pencha pour l’embrasser et sentit le battement de son cœur accélérer sous ses doigts.

-         Ne baisse pas si vite les bras, conseilla-t-elle. J’ai des infos de première main. Au final, je crois que tout ira bien pour toi.

Ils auraient un long chemin à parcourir, pensa-t-elle, voyant soudain s’ouvrir devant eux des années tranquilles. Elle vit le temps s’écouler, sans incidents particuliers, mais avec de longues, longues années – ensemble. Toute une vie ouverte devant eux.

 

 

 

 

 

 

 

F I N

20.11.2008

chapitre 32

Jackson se tut pendant qu’ils revenaient à la voiture, garée plus bas dans la rue. Il était dévoré de curiosité mais resta patient. Quand ils furent arrivés, il demanda tout en attachant sa ceinture :

-         Mais de quoi parliez-vous ?

Il n’arrivait pas à imaginer la raison d’avoir ainsi délibérément menti à Drea Rousseau – penser à elle en tant qu’Andie Pearson lui était trop difficile. Ils ne pouvaient pas mettre son plan en action. A la rigueur, si Salinas se cachait, peut-être aurait-ce été envisageable pour le faire sortir de son trou, mais ce n’était pas le cas. Ils pouvaient l’alpaguer quand ils le voulaient. Le problème était de réunir des charges contre lui, avec des preuves accablantes. Et à part le filmer en train de tuer Drea, il n’y avait aucun moyen d’utiliser la fille. Le Bureau ne pouvait pas lui faire jouer le rôle de la chèvre. Ce plan était voué à l’échec.

Cotton étudia un moment la rue et les passants avant de répondre :

-         Vous ne l’avez pas reconnu ?

-         Reconnu qui ? Lui ? Je devrais l’avoir reconnu ?

-         C’est l’homme de la terrasse.

Sidéré, Jackson regarda Cotton. Durant des mois, ‘l’homme de la terrasse’, comme ils le nommaient, avait été la source de nombreuses conjonctures. Il avait purement et simplement disparu, et ils n’avaient jamais pu découvrir comment. Jackson se renfonça dans son siège et réfléchit un moment, comparant mentalement l’homme de sa mémoire à celui qu’il venait juste de voir dans le parc.

-         Merde. Je suis épaté, Cotton. Joli coup d’œil ! s’exclama-t-il en claquant sa cuisse de la main. Elle a été avec lui tout ce temps.

Il l’espérait en tout cas. Il n’avait jamais avoué à personne avoir eu un faible pour elle. Il la plaignait vraiment quand elle était avec Salinas, une jolie poupée que ce salaud trimbalait quand l’envie lui en prenait et délaissait le plus souvent. Elle était si vide alors, si seule.

Mais elle l’aimait vraiment l’homme de la terrasse. Dur et matérialiste Jackson était aussi un bon observateur. Il savait reconnaître la vérité. Quand le type s’était matérialisé derrière eux, aussi silencieux qu’un fantôme, lui et Cotton avaient frôlé l’arrêt cardiaque, mais pas la fille. Cette lumière sur son visage… cette expression illuminée comme si le soleil l’éclairait – mêlée à une certaine exaspération. Même s’il n’était pas prévu qu’il surgisse, elle avait été heureuse de le voir.

Elle avait tellement changé. Ce n’était pas seulement ses cheveux courts et foncés. Elle s’habillait discrètement – et elle était encore plus belle qu’avant. Elle avait la curieuse manie de focaliser parfois son attention à travers son interlocuteur, dans le lointain, ce qui donnait envie de se retourner pour regarder. Mais elle regardait aussi bien en face. Il y avait tant d’intensité dans son regard si bleu qu’il en avait ressenti une certaine gêne, comme si elle en savait trop.

Le type, par contre, était déchiffrable. Merde, son expression n’avait jamais bronché, et ces saloperies de lunettes n’arrangeaient rien. Il avait été aussi animé qu’un mannequin de vitrine. En se retournant avant de suivre Cotton, Jackson l’avait pourtant vu prendre la main de Drea. Et il y avait eu quelque chose dans sa façon de la toucher qui indiquait des sentiments partagés.

Jackson en était soulagé. Après la conversation qu’avait eue Drea avec Salinas sur la terrasse, il savait qu’elle avait été traitée en putain. Ce qui l’avait bouleversée. Ensuite, elle avait disparu – sans emporter ses affaires. Les entrées et sorties de l’immeuble étaient répertoriées. Il l’avait vue pour la dernière fois embarquant dans une voiture de Salinas avec l’un de ses sbires – qui était revenu sans elle.

Après sa disparition, La routine de Salinas avait changé. Et Jackson s’était demandé si elle avait été assassinée, son corps dissimulé pour des raisons inconnues. Lorsqu’il repensa aux jours qui avaient suivi la disparition de Drea, il fit une autre relation :

-         Hé ! Vous vous rappelez le rendez-vous de Salinas à Central Park ? Nous n’avons pas pu obtenir de prise de vue du type mais la description correspond. Je pense que c’était encore lui – l’homme de la terrasse.

Cotton pesa l’hypothèse, comparant l’image de sa mémoire et les détails de l’inconnu que Salinas avait rencontré, puis il hocha la tête.

-         Vous avez raison. Je le pense aussi.

Personne n’avait pu savoir ce qui s’était dit à ce rendez-vous. En revoyant la chaîne des évènements, Jackson pensa que Drea avait quitté Salinas pour son nouvel amant – sans que Salinas en soit prévenu, d’où son agitation. Avait-il arrangé la rencontre au sujet de Drea, ou voulait-il autre chose ? Vu que le Bureau ne savait pas qui était le type, les possibilités étaient innombrables.

Mais Jackson ne pouvait pas résister à une énigme. Son esprit agile commença à trier les possibilités, les scénarios, les hypothèses. Il s’y consacra tant qu’il ne réalisa que bien plus tard que Cotton ne lui avait pas répondu.

 

 

Simon sentait à nouveau la proximité glacée de sa vieille amie la Mort. Ses choix étaient toujours rapides. Il appréhendait ses options, les analysait, décidait la meilleure et agissait. Dans le cas présent, son choix lui laissait comme une amertume. Ce n’est pas qu’il le regrettait, mais il ne l’appréciait pas. Il avait été piégé. Il le savait, tout comme il savait que, même sans intervention, le final aurait été identique. Sa priorité était de protéger Andie. Elle seule comptait.

Il la raccompagna à l’hôtel et l’emmena jusqu’à la chambre. Il avait besoin d’être certain qu’elle était à l’abri, que personne ne l’attendait. Puis il prit son visage entre ses mains et l’embrassa, longuement, jusqu’à ce que sa douceur et sa tendresse l’apaisent.

-         J’ai des choses à faire, dit-il enfin en relevant la tête.

Il aurait voulu l’emmener droit au lit et se perdre avec elle dans la volupté mais il avait réellement des choses à faire. Sa discipline longuement travaillée ne le lui permettait pas de les oublier.

-         Ne m’attends pas, dit-il encore. Je ne sais pas combien de temps il me faudra.

-         Ne pars pas, dit-elle en le fixant de ses grands yeux inquiets.

Elle n’avait aucune idée de ce qui se tramait mais elle était troublée. Il avait déjà remarqué combien ses instincts s’étaient aiguisés, comme si son passage dans cette autre réalité lui avait donné un pouvoir de précognition. Etait-elle seulement consciente du temps qu’ils passaient à se regarder dans les yeux – jusqu’à ce que leurs deux identités se fondent en une seule âme ? Il ne le pensait pas. La plupart du temps, elle se comportait comme une femme parfaitement normale – un peu revêche, souvent impatiente, tout à fait adorable – mais parfois, elle dérivait – ailleurs – et en revenait encore plus radieuse.

Quelle qu’en soit la raison, elle lisait en lui mieux que quiconque ne l’avait jamais fait, comme si elle était dans sa tête.

-         Je reviendrai aussi vite que possible, dit-il en l’embrassant à nouveau. Attends-moi. Et surtout ne décide rien avec ces abrutis du FBI avant mon retour. Promets-le-moi.

Le front pur se plissa. Furieuse, elle ouvrit la bouche pour protester qu’il réclame une promesse au lieu de répondre à sa requête. Il posa ses doigts sur ses lèvres, les yeux plissés per l’amusement.

-         Je sais, dit-il. Mais promets-le-moi quand même.

-         Alors donne-moi un délai, rétorqua-t-elle en regardant le réveil. ‘J’ai des choses à faire’ c’est bien trop vague. Je veux savoir combien de temps je vais être coincée ici. Deux heures ? Cinq ?

-         Vingt-quatre heures, dit-il.

-         Vingt-quatre heures !

-         C’est un délai, non ? – et même hyper court, il aurait besoin de chaque minute – Maintenant promets-moi. J’ai besoin de te savoir en sécurité. C’est important pour moi.

Elle allait répondre à cela parce qu’elle l’aimait. Elle l’aimait. Cette notion encore tellement irréelle et pourtant tellement essentielle le frappa en plein cœur.

Effectivement, elle grogna d’un ton parfaitement dégoûté :

-         D’accord, je promets.

Elle était si furieuse qu’il l’embrassa encore avant de la quitter. Il resta devant la porte jusqu’à ce qu’elle remette la chaîne de sécurité et les verrous. Le temps d’aller jusqu’à l’ascenseur, il passait déjà son coup de fil le plus important.

-         C’est Simon, dit-il quand Scottie répondit. J’ai besoin d’un service – et ce sera probablement le dernier.

-         Quand vous voulez, répondit Scottie qui n’oublierait jamais que sa fille devait sa vie à Simon. Et que ce soit le dernier ou non ne dépend que de vous. Je serai toujours là si vous en avez besoin.

Simon expliqua ce dont il avait besoin, Scottie réfléchit un moment, puis dit seulement : « Je m’en occupe. »

Ceci étant réglé, Simon analysa minutieusement la situation. Pour tuer quelqu’un, il y a deux points fondamentaux : l’arme et l’opportunité. Les autres détails en découlent. Obtenir une arme était évident, obtenir une bonne arme et sans numéros de série était facile mais demandait du temps. Il n’en avait pas. D’ordinaire, il passait des jours à travailler la logistique dans le moindre détail. Cette fois-ci, il devait agir dans l’urgence, récupérer Andie et quitter le pays le plus vite possible.

Ce qui le contrariait énormément. Il détestait l’idée de quitter son pays sans savoir s’il aurait la possibilité de revenir. Si tout marchait bien, peut-être. Seul l’avenir le dirait.

S’il avait gardé son appartement dans l’immeuble de Salinas, il n’y aurait pas eu de problème, mais il l’avait rendu depuis des mois pour s’installer à San Francisco. Comme il ne pouvait pas non plus réviser la routine de Salinas, il allait provoquer la rencontre. Il lui serait facile d’attirer Salinas qui cherchait depuis quelques temps à le contacter – pour cet autre contrat en Amérique du Sud. Il ne connaîtrait jamais le grand plan de Salinas, pensa-t-il en haussant mentalement les épaules. Cela n’avait plus d’importance. Salinas ne le réaliserait pas et un inconnu, quelque part, vivrait un peu plus longtemps.

Il tirerait dans la rue, avec les aléas habituels. Côté positif, il y avait la météo. Vu le temps frais, les passants portaient encore des manteaux. Transporter une arme avec son silencieux posait un problème de poids et n’apportait rien au niveau discrétion.

Malgré ces complications, atténuer le bruit du coup de feu était indispensable. S’abord, il devrait tirer de très près parce que Salinas ne se déplaçait qu’entourés de ses gardes du corps. D’un autre côté, en bloquant le loquet latéral, un silencieux réduisait beaucoup la portée d’un pistolet semi-automatique classique. Il ne pouvait se risquer à n’avoir qu’un seul coup. Il lui fallait un autre modèle si un garde de l’escorte soit assez entraîné pour réagir malgré l’effet de surprise et la confusion. Il devait pouvoir tirer plusieurs fois.

Plus le son était faible, plus il était difficile de déterminer la position du tireur. Il allait prendre un petit calibre, pensa-t-il, à gâchette mobile et canon fixe. Leur bruit était assez étouffé, bien loin cependant des hoquets dérisoires que produisait Hollywood. Avec le bruit de la rue, le son émis ne serait pas immédiatement reconnu comme un coup de feu. Au début La plupart des passant ne comprendraient pas, pas avant que Salinas ne s’effondre à leurs pieds. Ensuite, ce serait la confusion habituelle, avec ceux qui s’agglutineraient pour mieux voir et ceux qui s’affoleraient en hurlant. Les hommes de Salinas seraient plus attentifs, cherchant si le coupable tentait de s’enfuir en profitant de la confusion. Mais il resterait plutôt juste sous leur nez.

Entretemps, il avait une tonne de choses qui restaient encore à régler.

 

 

Peu après midi, Rafael Salinas émergea de son immeuble, entouré de son habituelle coterie d’hommes armés, sept au total. Son chauffeur était garé devant le perron, moteur en marche. Un des gardes, ses longs cheveux attachés par un ruban de cuir, sortit le premier, et scruta toutes les directions. Il étudia la rue et les passants, et surtout les voitures. Il ne vit rien de particulier aussi, sans détourner les yeux, il fit un petit geste de la main et les sept autres hommes émergèrent de l’immeuble, Rafael Salinas marchant au milieu des six gardes qui bloquèrent le passage sur les côtés de la rue, laissant un espace libre pour Salinas entre l’immeuble et la voiture. Les gens durent s’arrêter, et ceux qui essayaient de forcer le passage avec des « Mais poussez-vous ! » furent ignorés ou repoussés. Un vieux type voûté qui portait une cane se trouva ainsi déséquilibré.

Un bus passa bruyamment dans la rue, puis il y eut un pop audible malgré le grondement du moteur diesel. Rafael Salinas chancela, une main sur la poitrine comme s’il se tenait le cœur. Le second pop suivit presque immédiatement le premier et plusieurs passants regardèrent autour d’eux, cherchant la cause de ce bruit. Salinas était à terre, un jet rouge fusant de sa gorge.

Le premier homme à être sorti réalisa que quelque chose n’allait pas et se retourna brusquement, ayant déjà en main un semi-automatique.

Pop. Une tache rouge apparut sur sa poitrine, et l’homme s’effondra sur la voiture derrière lui. Son arme lui tomba des mains et glissa sur le trottoir. Les gens réalisèrent alors que quelque chose n’allait pas et il y eut plusieurs hurlements, suivis par le bruit de pas hâtifs tandis que certains se rapprochaient et d’autres s’enfuyaient. Le vieux bonhomme fut bousculé et tomba du trottoir à l’arrière de la voiture de Salinas tandis que sa cane lui échappait des mains. Son visage ridé exprima une terreur mêlée de douleur tandis qu’il s’agitait en vain pour récupérer sa cane, ne réussissant qu’à se coincer un peu plus sous les roues. Il resta ensuite immobile, épuisé et haletant.

-         Par là ! Vas-y ! hurla un des gardes en indiquant le bas de la rue.

Un jeune Noir traversait la foule en courant aussi vite que possible. Deux hommes de Salinas se lancèrent à sa poursuite. Tous avaient sorti leurs armes, les pointant d’une personne à l’autre, dans un remarquable manque d’ordre et de discipline – et sans la moindre efficacité. Ils entouraient toujours Salinas comme s’ils pouvaient encore le protéger. Le sang avait cessé de couler. Son cœur n’avait pas tenu longtemps après la première balle et le seconde l’avait atteint à la gorge alors qu’il tombait. Chacun des coups était mortel.

Le vieux bonhomme essaya encore de se relever et agita les pieds.

-         Ma cane, ne cessait-il de bégayer, ma cane.

-         Ta gueule, dit l’un des gardes.

-         La voilà ta putain de cane, dit un autre en la lui envoyant d’un coup de pied. Prends-la et fous le camp.

Le vieillard reprit sa cane, ses mains gantées tremblotant et mit plusieurs minutes à se relever. Il vacilla derrière la voiture et secoua la tête comme s’il était encore sonné. Il semblait ne rien avoir compris.

-         Que s’est-il passé ? demanda-t-il enfin. Que s’est-il passé ?

Personne ne lui prêta attention. Des sirènes se rapprochaient, les autorités ayant du être prévenues. Leurs voitures d’urgence essayaient de se frayer un chemin dans l’embouteillage qui s’était déjà créé. Le vieux bonhomme boitilla à travers la foule et continua à descendre la rue – revenant sur ses pas, ce que personne ne remarqua. Un quart d’heure après, un policier retrouva l’arme du crime, un pistolet avec un silencieux vissé directement sur le canon. L’arme était sous la voiture de Salinas, derrière la roue arrière.

19.11.2008

chapitre 31

- Pourquoi es-tu venue à New-York ? demanda-t-il.

- Comment m’as-tu retrouvée ? rétorqua-t-elle.

Détendus et légèrement somnolents, ils gisaient nus sur le lit, dans un fouillis de draps et d’oreillers. Il la maintenait serrée contre lui, la tête posée sur son épaule, comme s’il ne pouvait plus la lâcher.

C’était nouveau pour chacun d’eux, cet intense sentiment de joie et de complétude vis à vis d’un autre. Andie était sidérée de la vitesse avec laquelle tout avait changé. Elle ne cessait de le toucher, de l’étreindre, enfin libre de coller son nez dans son cou, de le goûter du bout des lèvres. Elle avait un curieux sentiment d’irréalité. Etait-elle bien avec lui ? Son corps l’avait volontiers accepté, mais son esprit ne s’était pas encore ajusté à cette nouvelle donne. L’homme qui l’avait terrorisée pendant des mois était devenu son amant – et aussi devenu son amour. Aussi fou que cela soit, elle l’aimait. Ils n’avaient pas eu l’opportunité de se découvrir peu à peu au cours de rencontres étalées dans le temps. Ils s’étaient connus dans un maelstrom d’émotions si fortes qu’aucun d’eux n’y avait été préparé. Elle ne savait rien à l’amour, lui non plus, et il leur faudrait apprendre ensemble.

Pour l’instant, elle était comme enivrée. L’apaisement, la joie et la douleur se mêlaient en elle. Quand il la tenait serrée ainsi, elle se sentait chérie – elle, Andie Butts/Drea Rousseau – qui n’avait jamais été chérie de toute sa vie, jamais considérée, jamais appréciée. Mais lui l’aimait, lui se préoccupait de ses désirs, de son confort, de son bien-être. Un tel bonheur était presque impossible à endurer.

La force et la profondeur de ses propres émotions étaient renversantes. Elle aurait fait n’importe quoi pour lui, pour le protéger, pour adoucir les rugosités de sa vie. En y pensant, elle ne pouvait qu’imaginer ses sentiments à lui dont la personnalité était si intense, si concentrée. Son instinct de prédateur était puissant. Comment réagirait-il en apprenant qu’elle comptait jouer les appâts ? Pas très bien, c’était à craindre. Et ses réactions n’étaient jamais celles d’un citoyen ordinaire.

Elle devait lui dire ce qu’elle comptait faire. Elle ne lui mentirait pas. Le merveilleux sentiment qui existait entre eux méritait la vérité – mais cela pouvait attendre. S’il voulait des réponses à ses questions, il allait d’abord devoir répondre aux siennes.

Elle releva la tête et le regarda en évaluant les diverses possibilités.

-         Même si tu as mis un traceur sur ma voiture, il n’a pu te mener plus loin que l’aéroport, dit-elle en réfléchissant à voix haute. Tu ne pouvais pas savoir dans quel avion j’étais montée. Je présume que tu sais forcer un système informatique…

-         Bien sûr, dit-il d’une voix calme qui soulignait une évidence.

-         Donc tu as pu trouver la compagnie et l’avion. Cela aurait dû te prendre du temps sauf si, par chance, tu étais tombé dessus du premier coup. Mais même en me sachant à New-York, comment m’as-tu retrouvée si vite ?

Il ne répondit pas, la regardant réfléchir d’un air intéressé et amusé.

-         Tu m’as mis un traceur, insista-t-elle. C’est la seule explication. Pas dans la voiture – sur moi.

-         J’en ai aussi un dans la voiture, admit-il sans honte.

-         Comment as-tu fait pour moi ?

-         Sois logique, répondit-il en souriant. Tu vas trouver.

-         Ce doit quelque chose que j’ai toujours avec moi. Mon sac ? Non, les femmes changent souvent de sac. Alors dans mon… Oh – bien sûr ! Mon téléphone !

-         La technologie GPS est si précise que je peux te localiser dans un périmètre serré et mon ordinateur me donne même l’adresse exacte. A ce propos, pourquoi as-tu été voir le FBI ?

-         Pour parler, peuh ! fit-elle en roulant les yeux vers lui – personne n’avait jamais dû se moquer de lui et il avait besoin d’un peu de légèreté dans sa vie. Quand as-tu trafiqué mon téléphone ?

-         Il y a des mois. Je suis venu une nuit pendant que tu dormais.

Elle en perdit le souffle. Il était entré dans son appartement – dans sa chambre parce qu’elle gardait son téléphone et son sac à côté d’elle – et elle ne l’avait pas su. Si un éclair inattendu ne l’avait pas trahi dans le parking devant chez Glenn, elle n’aurait jamais su qu’il veillait sur elle à distance comme un ange gardien. Et elle bénit cet éclair parce que, grâce à lui, elle avait ses bras durs autour d’elle à présent.

-          Tu n’avais pas besoin de venir à New-York pour parler au FBI, souligna-t-il. Ils ont une agence à Kansas City.

-         Je voulais voir ceux qui surveillaient Rafael. Je devais venir.

-         Tu aurais pu leur téléphoner.

-         Simon, je devais venir. C’est important pour moi.

-         C’est dangereux, insista-t-il sans tenir compte de l’avertissement de sa voix – elle aurait voulu qu’il laisse tomber le sujet – il se tourna et lui fit face. Même si tes cheveux sont différents, même si tu ne fréquentes pas les mêmes endroits, tu prends un risque. Il y a des milliers de gens qui sont impliqués dans ce trafic, d’une façon ou d’une autre. Beaucoup te connaissent de vue. Le FBI les surveille et eux surveillent le FBI. Salinas peut déjà savoir qu’une femme te ressemblant a rencontré les fédéraux.

Elle n’y avait pas pensé. Elle aurait dû prévoir que les visiteurs étaient photographiés. Rafael était du genre à prendre ce type de précautions. Il n’était pas arrivé au sommet de sa triste profession en étant idiot. La confiance n’existait pas dans le monde où il vivait.

Simon lui prit le menton et leva doucement son visage pour mieux lire ses expressions. Sa main repoussa une mèche derrière son oreille.

-         Pour la troisième fois, Andie, pourquoi es-tu venue ?

-         Tu le sais, dit-elle en appuyant sa joue contre sa main. Je peux les aider à le faire tomber, et je dois le faire. J’ai passé la matinée avec les deux agents qui ont surveillé Rafael des mois durant. Je leur ai donné tous les détails dont je me souvenais.

-         Pourquoi Salinas en particulier ? Il y a beaucoup de trafiquants. Il n’est qu’une ordure parmi tant d’autres – pire que certains, mais un enfant de chœur à côté d’autres que j’ai rencontrés.

C’était une idée effrayante. Elle eut un frisson, et secoua la tête.

-         C’est le seul que je connaisse, et j’ai profité de son sale argent en vivant avec lui. Je veux me racheter – en quelque sorte.

Elle ne précisa pas qu’elle avait offert aux fédéraux de jouer les appâts pour un piège qu’ils auraient à organiser. Pour plusieurs raisons, ni l’agent Cotton, ni l’agent Jackson n’avaient semblé très enthousiastes. Si son idée n’était pas utilisée, il ne serait pas nécessaire de mettre Simon sous pression. Elle avait dans l’idée que le mettre sous pression pourrait être dangereux – pas pour elle, mais elle ne tenait pas à ce qu’il fasse exploser tout l’immeuble de Federal Plaza.

Mais si – il y avait un grand ‘si’ – les agents proposaient un plan, alors elle lui en parlerait. La confiance était une chose précieuse, surtout pour Simon. Elle ne prendrait pas le risque de lui mentir.

Pour l’instant, il n’y avait rien à rajouter. Mais ils étaient ensemble. Si l’avenir était inconnu, autant profiter pleinement du présent.

Andie s’était sentie misérable en sortant du FBI le matin, alors que la présence de Simon la nimbait d’une auréole lumineuse. Ils firent l’amour, somnolèrent, puis refirent l’amour. En début de soirée, elle annonça qu’elle avait faim. Après une douche – commune – dans la petite salle de bain, ils décidèrent de sortir dans un restaurant italien.

Simon n’avait pas emporté de bagage, aussi dut-il remettre les mêmes vêtements. Andie, qui n’avait pas défait ses valises, en ouvrit une pour chercher ses sous-vêtements. La perruque était juste sur le dessus, et elle la renfonça rapidement sous une chemise. Heureusement qu’elle ne l’avait pas sortie pour l’aérer, pensa-t-elle.

-         Qu’est-ce que c’est ? demanda Simon d’une voix contrainte, apparaissant derrière son épaule comme une ombre silencieuse – il tendit la main et souleva la chemise posée sur la boîte.

-         Une chemise, dit Andie d’un ton faussement désinvolte.

En silence, il prit la boîte et l’ouvrit, déployant la perruque qui étala ses longues boucles le long de son avant-bras.

-         La couleur n’est pas parfaite et les cheveux ne sont pas assez bouclés, dit-il toujours calme, la voix soigneusement maîtrisée. Mais c’est assez ressemblant.

D’un seul coup, il jeta la perruque dans la valise et se tourna vers, elle, les yeux étrécis de rage.

-         Il n’est pas question que je te laisse participer au plan de merde de ces enfoirés de fédéraux, grinça-t-il. C’est du délire !

Andie leva le menton et carra les épaules. Bon, on y était. Elle pensait avoir fait le bon choix et elle devait l’affronter seule.

-         Ce n’est pas du délire, et ça ne vient pas des fédéraux. C’est moi qui en ai eu l’idée – et ils ne sont pas très convaincus.

Elle aurait pu ajouter que cela ne le regardait pas, mais c’était faux. Elle lui avait donné tous les droits en lui avouant son amour.

-         Tant mieux pour eux. Je n’ai encore jamais tué de membre de l’ordre mais je me sens nettement tenté de commencer.

Pour la plupart des gens, une telle chose n’aurait été qu’une foucade d’humeur nettement exagérée. Mais pas avec Simon. Il ne menaçait pas, il énonçait un fait. Quand Andie lui prit la main, il la laissa faire.

Elle serra sa main entre les deux siennes et la leva jusqu’à sa poitrine, la posant sur la cicatrice qui courait de sa clavicule au bas de sa cage thoracique. Une heure plus tôt, il avait embrassé cette cicatrice avec ferveur, et elle avait su qu’il pensait aussi au miracle qu’elle était.

-         Tout a un prix, dit-elle doucement Je dois rembourser ma dette, et arrêter Rafael – quoi qu’on me demande de faire. Je ne peux pas simplement laisser faire. Je t’aime. Je voudrais passer le reste de ma vie avec toi, à voguer sur les océans, ou ce que tu voudrais. Mais je dois d’abord mériter ma seconde chance.

-         Cherche un autre moyen. Travaille à la soupe populaire. Donne ton argent aux pauvres.

-         Je l’ai déjà fait, coupa-t-elle. Avant de venir ici.

-         Au cas où tu ne survivrais pas, n’est-ce pas ?

Elle sentit l’amertume qui vibrait derrière les mots. « C’est vrai, » dit-elle et elle le vit frémir – une expression si rapide qu’elle aurait pu la manquer. Il avait peur pour elle, et son cœur saigna pour lui.

-         Je ne veux pas te perdre, Simon. J’ai encore un rendez-vous demain avec les fédéraux. Je te promets – je te jure – que je ne mettrai pas ma vie en danger si je peux l’éviter.

-         Ça ne suffit pas. Je ne veux pas que tu t’approches de lui. Je me contrefous qu’il n’aille jamais en prison ou qu’il vive riche et heureux jusqu’à cent ans. Je t’ai déjà vue mourir une fois, Andie. Je ne veux plus jamais voir ça. Je ne peux pas.

Il retira sa main et alla vers la fenêtre où il resta planté, le dos tourné, bien que la vue ne soit pas réellement passionnante, une étroite ruelle et l’arrière d’un autre immeuble. Elle s’habilla en silence. Elle n’avait plus rien à dire pour le rassurer, à moins de lui mentir. Elle ne voulait pas trahir Simon. Il était étonnant qu’une menteuse professionnelle se sente incapable de mentir. L’avenir ne dépendait plus d’elle.

Ils marchèrent jusqu’au restaurant où ils dînèrent en silence. Il n’y avait ni bouderie, ni ressentiment entre eux, mais ils s’étaient déjà dit ce qu’ils ressentaient. De plus, il n’était pas du genre bavard et Andie ne voulait pas parler d’un futur encore improbable.

Il lui tint la main en rentrant jusqu’à l’hôtel. Allongés sur le lit, ils regardèrent la télévision tard dans la nuit et elle s’endormit au milieu du programme, la tête sur son estomac.

Le lendemain, elle appela l’agent Cotton et demanda à le rencontrer à l’extérieur. L’avertissement de Simon concernant les gens qui surveillaient le FBI rendait Andie mal à l’aise. Elle n’aimait pas être surveillée, même dans les magasins où elle ne faisait rien de mal. Cela éveillait en elle une sorte de peur primitive.

Elle avait aussi envisagé la possibilité que Rafael ait un informateur au FBI. Il pouvait déjà être au courant qu’une femme qui se prétendait son ancienne maîtresse avait demandé à parler aux agents. Il pouvait avoir eu le temps de se préparer. Ceci ôtait l’élément de surprise. Tant qu’à se sacrifier, elle ne tenait pas à le faire pour rien.

-         Que diriez-vous du Parc de Madison Square ? suggéra Cotton. Je serai dans le coin et c’est un endroit agréable. Je vous attendrai près de la statue de Conkling à une heure.

Vers dix heures, Simon s’en alla, indiquant qu’il devait récupérer sa valise. Elle l’attendit jusqu’à midi, puis quitta l’hôtel. Elle avait laissé un mot pour lui dans la chambre. Il n’avait pas de clef, mais ceci ne l’avait pas arrêté la veille. Elle pensait qu’il l’attendrait à son retour.

La température était plus chaude que la veille, mais un vent vif poussait de petits nuages dans le ciel et Andie apprécia d’avoir pris son manteau. Elle mit ses mains dans ses poches et avança d’un bon pas, arrivant au parc un peu en avance. Elle se rendit au coin sud-est où s’érigeait la statue. A son avis, le sénateur Conkling n’avait rien accompli de plus remarquable que de geler à mort en 1888 dans le blizzard mais ce glorieux fait de guerre lui avait valu une statue.

Les deux agents l’attendaient, leurs manteaux relevés contre le vent.

-         J’espère que vous aimez du café, dit Cotton en lui tendant une tasse. J’ai apporté de la crème et du sucre si vous en voulez.

-         Noir c’est parfait, merci, dit Andie en appréciant la chaleur de la tasse dans ses mains.

-         Asseyons-nous là, dit Cotton en indiquant un banc de la main.

Andie goûta prudemment son café puis s’installa entre les deux hommes. Elle espérait et craignait à la fois ce qu’ils avaient à lui dire.

-         Avez-vous pensé à autre chose depuis hier ? demanda Cotton dont le regard surveillait continuellement les alentours – comme tous les flics, un agent fédéral n’était jamais détendu.

-         Non, mais au sujet du plan dont je vous ai parlé, je suggère…

-         Laisse tomber, dit une voix glacée derrière eux. Ce plan est nul.

Les deux agents sursautèrent et se levèrent d’un bond, prêts à affronter ce qui pouvait être une menace. Mais Andie avait reconnu la voix. Elle se leva aussi. Elle ne s’était pas attendue à le voir – offrant ainsi son visage aux fédéraux. A son avis, ce n’était pas une bonne idée.

Il était juste derrière le banc, les mains dans les poches d’un grand manteau de cashmere sombre, les yeux cachés derrière des lunettes très noires. Elle se demanda comment il avait pu arriver là sans être repéré par les deux agents. Il n’y était pas quand ils s’étaient assis, et il y avait moins de trente secondes de cela. Il bougeait drôlement vite.

Après un court silence stupéfait, Cotton soupira et retira ses lunettes.

-         Je suis l’agent spécial Rick Cotton, dit-il en sortant son badge. Et voici l’agent Xavier Jackson.

-         Je sais.

Il ne se présenta pas. Il ne sortit pas les main de ses poches. Cotton esquissa un mouvement, comme pour tendre la main, puis il se ravisa, conscient que le geste ne serait pas accepté. Il toussota et dit :

-         Je ne peux discuter des affaires de Mrs Pearson…

-         Il est déjà au courant, coupa Andie.

Elle ne le présenta pas non plus. S’il avait voulu le faire, il s’en serait chargé. Elle aurait voulu pousser un énorme soupir de frustration. S’il l’avait prévenue, ils auraient pu convenir à l’avance d’un nom – même fictif – et la situation serait plus facile à gérer.

L’agent Cotton n’appréciait pas la présence inattendue de Simon.

-         Il va falloir remettre notre rendez-vous, dit-il. Je vous contacterai au sujet de votre proposition. J’ai une idée à travailler.

Après un bref signe de tête envers Simon, il s’éloigna d’un pas vif, et l’agent Jackson le suivit.

Andie resta à les regarder, étonnée. Elle n’avait pas cru que son plan fonctionnerait. Avait-elle vraiment envie de se faire tirer dessus ? Elle baissa la tête pour que Simon ne puisse lire sa peur sur son visage.

-         Viens, dit-il seulement. Rentrons.

Il prit sa main, la glissa sous son bras et ils marchèrent en silence jusqu’à l’hôtel. Il n’y avait rien à ajouter. Il avait clairement établi sa position et elle ne voyait pas l’utilité d’en rediscuter. Elle se sentit cependant tenue de lui apporter un certain réconfort.

-         Tout ira bien, dit-elle.

Il la fixa longuement, mais garda un silence obstiné.